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Langage: tout se joue avant trois ans

De plus en plus d’enfants arrivent en maternelle avec des retards ou des troubles de la parole. Spécialistes et professionnels passent en revue les solutions.

Tout serait donc la faute de notre système scolaire, inlassablement pointé du doigt par la plupart des enquêtes internationales, comme le célèbre classement Pisa. En France, près de 40 % des élèves issus de milieux défavorisés sont en difficulté en sciences, mathématiques et compréhension de l’écrit, contre 34 % en moyenne dans l’OCDE. Seuls 2 % des enfants provenant des classes populaires se situent parmi les plus performants. La faute de l’école, vraiment?

« Dès le jour de la rentrée, c’est flagrant »

Pas si simple. Un récent rapport du think tank Terra Nova démontre, force statistiques à l’appui, que ces inégalités sociales prennent racine très tôt, avant même l’entrée en maternelle. Au moment où nos bambins, tout intimidés, accrochent pour la première fois leur sac à doudou au portemanteau de leur classe de petite section, l’écart est bel et bien déjà creusé. En matière de langage, notamment.

« Dès le jour de la rentrée, c’est flagrant, confirme cette professeure des écoles des Hauts-de-Seine. Il y a celui qui va venir spontanément vers moi pour me raconter en long et en large ses dernières vacances; cet autre, tout rougissant, qui va se contenter d’observer plusieurs jours avant de balbutier quelques bribes de phrases; ou encore ce dernier dont je n’entendrai quasiment pas le son de la voix de l’année. »

Un décalage qui se creuse avec l’apprentissage de la lecture

S’appuyant sur une étude américaine, Terra Nova affirme qu’à 4 ans, un enfant issu d’un milieu défavorisé a entendu 30 millions de mots de moins que celui venant d’une famille aisée. Il en maîtrise aussi deux fois moins. Le décalage se fait particulièrement ressentir au moment de l’apprentissage de la lecture. « Un enfant qui ne possède pas de dictionnaire mental suffisamment fourni ne pourra pas puiser dans cette bibliothèque pour comprendre ce qu’il déchiffre », assure le linguiste Alain Bentolila.

Ce retard au démarrage, s’il n’est pas comblé très vite, aura des incidences sur le reste de sa scolarité. Rien de nouveau sous le préau? Bien sûr, ces inégalités originelles sont reconnues implicitement depuis déjà plusieurs années. Mais les récentes recherches en neurosciences sur l’apprentissage et la plasticité du cerveau chez les tout jeunes enfants permettent de confirmer ce diagnostic.

Des écarts croissants

Le ministre de l’Education nationale lui-même ne manque pas une occasion d’en parler. Dans son livre L’Ecole de demain (éd. Odile Jacob), paru en 2016, Jean-Michel Blanquer pointait déjà le caractère « crucial » de « l’immersion langagière pour le développement cognitif des enfants en bas âge ». Récemment, il confiait à L’Express son intérêt pour la politique de création de crèches de sa collègue Agnès Buzyn (ministre des Solidarités et de la Santé). « Il faut que les enfants baignent dans une richesse de langage avant l’âge de 3 ans », insistait-il.

Une conviction partagée par le rapport de Terra Nova, qui reconnaît cependant que « la politique française d’accueil du jeune enfant fait partie des plus généreuses ». Au sein des pays de l’OCDE, la France se place juste après le peloton de tête des pays scandinaves quant aux dépenses et à l’accueil.

Mais cette « générosité » ne profite pas à tout le monde… En 2013, 88 % des enfants de moins de 3 ans appartenant aux 20 % des ménages les plus modestes étaient gardés à titre principal par leurs parents. Seuls 5 % étaient accueillis en crèche. A l’inverse, 22 % des enfants des parents les plus aisés y avaient leur place.

Les raisons de cet écart, croissant, sont nombreuses: offre inégalement répartie sur le territoire, priorité donnée aux familles dont les deux parents travaillent (ce qui exclut les familles de chômeurs), intérêt financier de certaines mères à stopper leur activité, manque d’informations sur ces modes de garde… « C’est paradoxal quand on sait combien les familles les plus en difficulté ont besoin de ces structures collectives », regrette Nathalie Encinas, directrice du service de la petite enfance de Courcouronnes (Essonne). « Souvent embourbées dans les problèmes du quotidien, elles n’ont pas forcément l’énergie, ni le temps, ni les moyens de jouer avec leurs enfants ou de leur acheter des livres à 15 euros », poursuit-elle.

« Plus un enfant interagit avec ses parents, plus il s’ouvre au monde »

Mais la crèche ne joue pas toujours le rôle qu’on lui prête. Historiquement, elle a souvent donné la priorité aux soins corporels et au développement moteur du bébé. « Le soir, dans leur compte rendu aux parents, les auxiliaires évoquent la qualité des selles, le temps de sommeil ou la nature des repas. Plus rarement les nouveaux mots prononcés ou les efforts éventuels de sociabilité et de communication de l’enfant », déplore Romain Dugravier, chef du service de périnatalité à l’hôpital Sainte-Anne.

Pourtant, les pratiques évoluent. De nouvelles expérimentations mettent l’accent sur le langage. Comme le dispositif Parler bambin, né à Grenoble en 2006 et qui, depuis, a essaimé ailleurs (Ile-de-France, Lille, Le Havre, Saint- Etienne, Montpellier…). Dans les quartiers populaires, ou ailleurs.

Car les difficultés augmentent un peu partout, « y compris dans les familles de cadres supérieurs, rongés par le stress, qui jouent les prolongations professionnelles en rapportant des dossiers le soir à la maison », insiste le sociologue Jean- Pierre Le Goff. Les yeux rivés à leur ordinateur ou à leur smartphone, ces salariés surmenés prêtent parfois une attention distraite aux babillages de leurs tout-petits. « Or, plus un enfant interagit avec ses parents, plus il s’ouvre au monde. C’est le seul moyen pour lui d’aller au-delà de ses affects primaires. » Et le spécialiste d’ajouter: « Quand je vois des parents rester impassibles face à des gamins qui crient et se roulent par terre dans la rue, je ne peux m’empêcher de voir un lien entre ces deux comportements. »

Des pathologies du langage de plus en plus nombreuses

Circonstance aggravante, depuis quelques années, les petits eux-mêmes sont de plus en plus exposés aux écrans. « Je reçois de plus en plus de tout jeunes patients qui développent des pathologies de langage, des troubles de la communication et des difficultés decompréhension« , s’inquiète Carole Vanhoutte, orthophoniste à Villejuif (Val-de-Marne).

Comme cette enfant de 4 ans et demi, regard fuyant, quasi muette et indifférente aux jeux qu’on lui propose. « Sa maman m’a confié que la petite fille, jusqu’à l’âge de 2 ans, regardait Dora et d’autres dessins animés toute la journée dans son transat », poursuit la spécialiste. C’était il y a 6 ans. Prise en charge par l’hôpital de jour et sevrée d’écrans, l’enfant a aujourd’hui rattrapé son retard.

« Ils miment les expressions des personnages de dessins animés »

Que la mère ou le père qui n’a pas cédé aux sirènes de la facilité lève le doigt! Parfois par manque de confiance en soi, ou pensant bien faire, ils délèguent les apprentissages à des applications pédagogiques pour leurs bambins. « Ceux-ci, je les repère très facilement grâce à leur façon d’interagir », s’exclame Sabine Duflo, psychologue en Seine-Saint Denis et membre du Collectif Surexpositions Ecrans. Certains prononcent des mots comme « bleu », « rouge » ou « vert » en anglais, mais hors contexte.

Ils peuvent aussi reproduire les mêmes intonations de voix que… la machine, et s’écrier des phrases d’encouragement telles que « Bravo Arthur, c’est bien, recommence! », ou encore esquisser une grimace à la place d’un sourire. « Ils miment les expressions non pas de leurs parents, mais des personnages de dessins animés, dont la bouche n’est représentée que par un trait ou un rond », précise Sabine Duflo, à l’origine de la campagne de prévention « 4 temps sans écrans = 4 pas pour mieux avancer »: « pas » d’écran le matin, « pas » pendant les repas, « pas » dans la chambre, « pas » avant de s’endormir. Et surtout pas chez les moins de 3 ans! D’où l’intérêt des campagnes de prévention. Il est urgent de parler du langage.

Source : https://www.lexpress.fr/styles/enfant/langage-tout-se-joue-avant-trois-ans_1947245.html

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